Lait de soja, tofu et seins qui poussent

Cet article avait été initialement écrit en 2015 après un travail de recherche au CHUV et alors qu’un flou juridique permettait encore au boisson au soja de s’appeler « lait de soja ». 5 années plus tard les produits à base de soja recommencent à faire parler d’eux, notamment pour les isoflavones qu’ils contiennent et leurs effets sur la santé. Force est de constater que j’avais vu juste dans mes conclusions il y a 5 ans, ce qui explique sans doute pourquoi il s’agit de l’article le plus lu de mon site. Vous trouverez ci-dessous une version mise à jour, suite notamment au changement de la loi sur l’appellation des boissons au soja. Bonne lecture.

Pour certains une boisson magique réduisant les effets de la ménopause (ça ne me parlait pas beaucoup), pour d’autres une boisson qui porterait atteinte à la fertilité des hommes (je me sentais déjà plus concerné). Il était temps de tirer au clair les mythes qui circulent sur le lait de soja, qui rappelons-le, est plutôt un nouveau venu dans les grandes surfaces, alors qu’il était auparavant réservé à certains nourrissons et presque uniquement disponible en magasin diététique.

Lait de soja — Wikipédia

Le lait de soja, c’est quoi?

Le lait de soja, ou plus justement boisson ou drink au soja (nous y reviendrons dans une minute) n’a rien de bien sorcier. Il s’agit simplement de fèves de soja décortiquées et mélangées avec de l’eau. Le mélange contenant les fèves ramollies est ensuite broyé puis chauffé pour séparer le lait de la membrane de la fève. C’est ainsi qu’on obtient un lait de soja sans sucre, sans sel et sans goût. Les préparations au soja sont le plus souvent sucrées et/ou aromatisées (avec du cacao ou de la vanille par exemple) pour répondre à la demande du consommateur.

« Lait de soja », « Boisson au soja », « Drink au soja » ?

Avant de rentrer dans la vif du sujet, il faut nommer les choses correctement. Vous pouvez, comme moi, avoir en livre de chevet l’ordonnance du DFI sur les denrées alimentaires d’origine animale. C’est là qu’on trouve l’explication claire de ce qui peut être appelé « lait« :

« Le lait est le produit de la sécrétion mammaire normale d’un ou plusieurs animaux classés parmi les mammifères et il est obtenu par une ou plusieurs traites. »

Pour les boissons à base de soja, d’amandes ou de céréales (riz, avoine, etc), l’ordonnance du DFI sur les boissons (aussi longue et ennuyeuse que la première) propose une appellation spécifique:  drink x ou drink à base de céréales x ou boisson à base de x. Il n’est donc pas question d’utiliser l’appellation « lait » pour ces produits. Un flou juridique sur les boissons au soja a existé jusqu’en 2016. C’est pour cette raison qu’on trouvait en Suisse des boissons au soja commercialisées sous l’appellation « lait de soja ». Le problème a été réglé depuis. Le lait vient d’un mammifère, pour le reste, il y a des appellations spécifiques.

Boisson au soja vs lait de vache

Comparons deux laits de soja que l’on trouve dans le commerce avec du lait de vache (extrait d’une présentation réalisée lors d’un stage au CHUV il y a quelques années).

Sur le papier, les boissons au soja semblent avoir une composition nutritionnelle très proche du lait de vache avec une bonne teneur en protéines et en calcium. Mais, y a toujours un mais…

L’un des inconvénients des drinks au soja reste son absence de Calcium sans enrichissement. A l’état naturel, le lait de soja n’en contient pas. Même si les industriels l’enrichissent le plus souvent à hauteur de 120mg/100ml, la biodisponibilité du Calcium du soja dépend de plusieurs facteurs, notamment du sel de Calcium utilisé pour l’enrichissement. Le lait de vache contient également du lactose qui facilite l’absorption du calcium, ce qui n’est pas le cas des boissons au soja.

Une consommation exclusive de boissons au soja non enrichies peut conduire à des carences en calcium dont les conséquences sont connues, notamment une détérioration du capital calcique osseux. D’où l’intérêt de ne pas devenir un fervent opposant à tous les produits laitiers. Il existe un juste milieu entre boire 1l de lait tous les jours et tous balayer d’un revers de main, à commencer par savoir sélectionner les bons produits laitiers.

Les bienfaits du soja

Du point de vue purement nutritionnel, le soja a aussi des bienfaits :

  • Un apport de protéines végétales de bonne qualité avec un profil d’acides aminés essentiels presque complet, à l’exception de la méthionine qui peut poser problème chez les nourrissons.
  • Un profil des acides gras intéressant puisque le soja ne contient pas de cholestérol, très peu d’acides gras saturés et bénéficie d’un bon ratio oméga3/oméga 6.
  • Le lait de soja ne contient pas de lactose et constitue ainsi une bonne alternative pour les personnes intolérantes.
  • Il s’agit d’un bon substitut au lait de vache pour les personnes allergiques aux protéines bovines, les végétaliens ainsi que les personnes qui n’en consomment pas pour des raisons idéologiques, personnelles ou religieuses.

Les phyto-oestrogènes

Venons-en au cœur du sujet, les phyto-oestrogènes .  Il s’agit de substances végétales présentent dans le soja (comme les isoflavones par exemple) et qui  peuvent développer des effets similaires aux œstrogènes (hormones féminines).

Un grand nombres d’études vont dans le sens d’un impact positif d’une alimentation contenant des phyto-oestrogènes sur les maladies chroniques comme les maladies cardiovasculaire, le cancer, le diabète et sur les effets de la ménopause :

  • Réduction des risques de cancer par les propriétés antioxydantes
  • Diminution du cholestérol total et LDL (le mauvais), des triglycérides et  du risque de maladies cardiovasculaire.
  • Meilleure sensibilité à l’insuline
  • Diminution du risque de cancer du sein
  • Diminution aléatoire des symptômes de la ménopause

Mais, toutes ces études ne permettent pas de démontrer clairement les effets ci-dessus. Nous arrivons à la même conclusion qu’avec les études sur le végétarisme. Est-ce que les bienfaits constatés sont uniquement dus à la consommation de phyto-oestrogènes ou à d’autres facteurs allant dans le sens des recommandations, présents chez les consommateurs phyto-oestrogènes ? Difficile de répondre clairement.  Il y a par contre un point sur lequel il y a beaucoup moins d’hésitations. Comme les phyto-oestrogènes peuvent moduler les réactions hormonales, ils ne sont pas sans conséquence, en particulier auprès de certaines populations à risque :

  1. les nourrissons et enfants en bas-âge (<2-3ans)
  2. les femmes enceintes et allaitantes
  3. Les personnes ayant des antécédents de cancer hormonodépendant

Ces 3 catégories des personnes sont particulièrement sensibles aux fluctuations hormonales qui peuvent être engendrées par la consommation de produits contenant des phyto-oestrogènes. On ne saurait donc les leur recommander sauf sur conseil du médecin dans des situations bien spécifiques.

Et la fertilité des hommes ?

Le point qui m’a le plus intéressé : les effets des phyto-oestrogènes sur les hommes et leur fertilité. Même si des problèmes d’infertilité ont été constatés dans des études faites sur les animaux, aucune n’a permis de démontrer que le soja ait les mêmes effets néfastes chez l’homme : volume et qualité du sperme, il n’y aurait (utilisation du conditionnel) aucun problème. Ces études n’ont cependant pas été réalisées sur le long terme (pas plus de 3 mois) et toutes indiquent la nécessité d’analyses plus poussées. Il y a donc un principe qui est cher à la nutrition, le principe de précaution, qui veut qu’à défaut de savoir, on s’abstient. Donc du tofu une fois de temps en temps ou un verre de lait soja si vous aimez ça, mais messieurs, n’en abusez pas!

Cette recommandation est très sérieuse et un rapide calcul permet de se rendre contre de l’importance du problème. La limite supérieur de sécurité (quantité journalière maximale à partir de laquelle il y a un risque d’effets indésirables sur la santé) a été fixée à 1mg/kg/jour d’Isoflavones. Cela signifie une quantité maximum de 70mg par jour pour une personne de 70 kg (et je ne parle même pas des enfants). Le tofu contenant entre 30 et 40mg d’Isoflavones pour 100ml, cette limite est donc très rapidement dépassée, ne serait-ce qu’avec 200g de tofu. Et c’est sans tenir compte de la consommation d’autres produits à base de soja (boisson au soja, flocons de soja, yogourt au soja, edamame, bustitut de viande, etc). Le problème est donc multiples :

  • On note des grandes différences de concentration en isoflavones dans les produits (cf enquête ABE ci-dessous)
  • On a une variété toujours plus grande de produits contenant du soja (tofu, flocons de soja, yogourt, edamame, substituts de viande, etc)
  • La teneur en isoflavones n’est pas indiquée sur les produits vendus dans le commerce

Il est donc très aisé de dépasser cette limite sans le savoir et on ne parle ici que du problème des isoflavones. Il existe d’autres perturbateurs endocriniens qui peuvent avec des effets sur la fertilité masculine.

 

Conclusion

Vous l’aurez compris, on a pas encore trouvé l’aliment miracle qui contiendrait tous les nutriments et toutes les vitamines nécessaires au bon fonctionnement de notre corps. Les boissons et tous les aliments à base de soja ne dérogent pas à cette règle. Il n’y a aucun problème à les intégrer dans son alimentation mais ça serait une erreur de chercher à en consommer de manière exclusive.

Au fil des recherches, de nombreuses études démontrent les bienfaits d’une alimentation contenant des phyto-oestrogènes. Mais bien que le lait de soja comporte de nombreux bénéfices, il n’est cependant pas sans risque:

  • Le soja est un des aliments les plus allergènes, bien plus que le lait de vache
  • Les carences en calcium ne sont pas impossible si le produit n’est pas enrichi. Je pense notamment  aux personnes qui décideraient de ne consommer que ces produits. Est-ce que ça veut dire à l’inverse que vous devez boire 1l de lait tous les jours? Bien sur que non !
  • Il y a des populations à risque à qui on ne saurait conseiller les produits à base de soja: les femmes enceintes, les femmes allaitantes, les nourrissons et les personnes ayant des antécédents de cancer hormonodépendant.
  • La plupart des laits de soja contiennent des sucres ajoutés. Je vous laisse le plaisir de découvrir le lait de soja nature, non aromatisé et sans sucre ajouté. On en rediscute ensuite.
  • Principe de précaution oblige, les hommes devraient limiter la consommation de ces produits. Les conséquences sur la fertilité restent encore loin d’être claires et établies.

A revoir à ce sujet l’émission A Bon Entendeur, parue en août 2020 qui a analysé des produits à base de soja disponible dans le commerce en Suisse. Constat: plus de la moitié contenaient des quantités d’isoflavones supérieures aux recommandations, parfois même à déconseiller aux adultes. Le principe de précaution s’impose, même si les autorités n’ont pas encore pris position sur le sujet.

Simon Besse

Sources:

  • Afssa(2005): Sécurité et bénéfices des phyto-estrogènes apportés par l’alimentation – Recommendations : https://www.anses.fr/fr/system/files/NUT-Ra-Phytoestrogenes.pdf
  • http://www.afsca.be/comitescientifique/avis/2009/_documents/AVIS29-2009_FR_DOSSIER2007-7bis.pdf
  • Alois Jungbauer, Svjetlana Medjakovic (2012): Phytoestrogens and the metabolic syndrome. Review in Journal of Steroid Biochemistry and Molecular Biology 139 (2914) 227-289
  • Commission de Nutrition de la Société Allemande de Pédiatrie. (2006).Prise de position pour l’utilisation de préparation pour nourissons à base de protéines de soja. Paediatrica, 17 (N.5), 20-22 : https://www.ncbi.nlm.nih.gov/pmc/articles/PMC2661348/
  • Christopher R. Cederroth, Serge Nef (2009): Soy, phytoestrogens and metabilism: A review. Review in Molecular and Cellular Endocrinology 204 (2009), 30-42
  • Khalid Zaheer & M. Humayoun Akthar (2015):. An updated Review of Dietary Isoflavones: Nutrition, Processing, Bioavailability and Impacts on Human Health, Critical Reviews in Food Science and Nutrition, DOI: 10.1080/10408398.2014.989948
  • https://www.ncbi.nlm.nih.gov/pmc/articles/PMC2661348/
  • Hamilton-Reeves JM et al. (2010):Clinical studies chow no effects of soy protein or isoflavones on reproductive hormones in men: results of a meta-analysis.
  • Soybean isoflavone exposure does not have feminizing effects on men: a critical examination of the clinical evidence. Mars Messina. 2010 : https://pubmed.ncbi.nlm.nih.gov/20378106/
  • Soy protein isolates of varying isoflavone content do not adversely affect semen quality in healthy young men

  • Roberfroid, M. Aliments fonctionnels. Lavoisier; 2002

 

1 Commentaire

  1. Selsek Eda

    Des que j’ai commencé a consommer du tofu et boire du lait de soja, j’ai eu la bonne surprise de constater que ma poitrine menue commençait à se developper. Je continue à les consommer aux vus des effets très positifs sur ma personne

    Réponse

Soumettre un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *